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L’ouverture de DATALAND, présenté comme le premier musée d’art consacré à l’intelligence artificielle, constitue l’un des symboles les plus visibles de cette évolution. Installé dans The Grand LA, le complexe imaginé par Frank Gehry au cœur du centre-ville, ce projet développé par le studio de Refik Anadol propose une expérience qui dépasse largement le cadre traditionnel du musée. Intelligence artificielle, données, neurosciences, technologies portables, sons et environnements sensoriels sont mobilisés pour produire des œuvres évolutives, capables de se transformer en temps réel. Pour le visiteur, il ne s’agit plus seulement de regarder une œuvre. Il s’agit d’entrer dans une démonstration physique et émotionnelle de ce que les nouvelles technologies peuvent produire lorsqu’elles rencontrent la création artistique.
DATALAND n’est cependant que la partie la plus spectaculaire d’un écosystème beaucoup plus vaste. Los Angeles est en train de faire émerger une nouvelle forme d’attractivité touristique dans laquelle la technologie n’est plus seulement présente en arrière-plan, comme un outil destiné à faciliter les déplacements, accélérer les contrôles ou améliorer les services. Elle devient elle-même une expérience recherchée par les visiteurs. Se déplacer dans un véhicule autonome, découvrir un espace immersif de nouvelle génération, assister à un spectacle sous un dôme numérique ou expérimenter de nouveaux usages de la robotique constituent désormais des activités à part entière. Le voyageur ne vient plus seulement visiter une ville ; il vient également observer et tester les usages qui pourraient, demain, transformer son quotidien.
Cette évolution est particulièrement intéressante à quelques années des Jeux Olympiques et Paralympiques de LA28. La ville californienne dispose avec cet événement d’une formidable fenêtre internationale, mais elle semble avoir compris que les infrastructures et les équipements développés pour accueillir des millions de visiteurs peuvent également servir à construire un récit plus durable. L’aéroport international LAX se transforme progressivement grâce à la biométrie et à l’automatisation, tandis que de nouvelles solutions de mobilité viennent modifier l’expérience urbaine. Les véhicules autonomes de Waymo circulent déjà dans la métropole et constituent, pour de nombreux visiteurs, une expérience en soi. Dans les rues, les robots de livraison de Serve Robotics rappellent que la science-fiction est désormais entrée dans le paysage quotidien. La technologie cesse ainsi d’être une promesse abstraite pour devenir une réalité visible, parfois spectaculaire et, surtout, immédiatement expérimentable.
Le territoire devient une partie de l’événement
Pour le tourisme d’affaires, cette évolution ouvre une perspective particulièrement intéressante. Le MICE a longtemps construit son offre autour d’une équation relativement classique : une destination, un accès aérien ou ferroviaire, une capacité hôtelière, un centre de congrès ou un réseau de lieux événementiels, auxquels viennent s’ajouter des expériences culturelles et gastronomiques destinées à enrichir le séjour. Or, dans un contexte où les organisateurs cherchent de plus en plus à donner du sens aux déplacements professionnels, cette équation pourrait évoluer. La destination elle-même peut désormais apporter une partie du contenu intellectuel et professionnel de l’événement.
Un congrès consacré à l’intelligence artificielle organisé dans une ville reconnue pour son écosystème technologique ne se limite plus aux conférences qui se déroulent dans le palais des congrès. Le territoire devient une extension de la programmation. Les participants peuvent rencontrer des entrepreneurs, visiter des startups, découvrir des laboratoires, entrer dans des campus d’innovation ou expérimenter les technologies dont ils ont entendu parler pendant les sessions plénières. L’expérience de destination n’est alors plus une parenthèse organisée après le travail. Elle prolonge le travail, tout en lui donnant une dimension beaucoup plus concrète.
C’est précisément là que le « Tech Tourism » peut rencontrer le MICE. Le tourisme de loisirs peut transformer la technologie en attraction ; le tourisme d’affaires peut, lui, transformer les écosystèmes technologiques en expériences professionnelles. Les deux univers se rejoignent autour d’une même idée : une ville n’est plus seulement attractive pour ce qu’elle possède, mais également pour ce qu’elle permet de comprendre. Une destination devient un espace d’observation du monde économique, industriel et technologique.
Los Angeles pousse cette logique très loin. La ville accumule aujourd’hui des expériences qui permettent de passer, parfois au cours d’une même journée, de l’intelligence artificielle à la conquête spatiale, de la mobilité autonome au divertissement immersif. L’ouverture prochaine du Samuel Oschin Air and Space Center, qui présentera notamment la navette spatiale Endeavour en position verticale comme si elle s’apprêtait à décoller, viendra encore renforcer cette dimension. Le futur musée Lucas of Narrative Art, les nouveaux espaces immersifs de Meow Wolf ou les dispositifs technologiques développés dans les grands équipements sportifs participent tous à la même transformation : le territoire devient une vitrine permanente de l’innovation.
Cette approche présente un intérêt évident pour les organisateurs d’événements internationaux. Dans un marché où les destinations sont nombreuses à proposer des hôtels comparables, des centres de congrès modernisés et des infrastructures performantes, la capacité à offrir un accès privilégié à un écosystème économique peut devenir un facteur de différenciation beaucoup plus difficile à reproduire. On peut construire un nouveau centre de conventions. Il est en revanche beaucoup plus complexe de créer artificiellement un cluster de recherche, une industrie spatiale, une concentration de startups ou un réseau mondialement reconnu de laboratoires et d’entreprises innovantes.
La France possède déjà ses territoires technologiques
La question est donc de savoir si cette tendance, aujourd’hui particulièrement visible aux États-Unis et notamment à Los Angeles, peut également trouver un terrain de développement en France. La réponse semble être positive, même si le concept de « Tech Tourism » n’est pas encore véritablement structuré comme une offre touristique ou MICE.
Le paradoxe français est que le pays possède une grande partie des actifs nécessaires. La France dispose d’un patrimoine scientifique et industriel considérable, de pôles d’innovation mondialement reconnus et d’une concentration exceptionnelle d’entreprises, de laboratoires et de startups. Elle a également développé une politique active d’accompagnement de la transformation numérique du tourisme et de l’émergence de nouvelles technologies appliquées au secteur. À travers les programmes France Tourisme Tech et les initiatives portées par Atout France, l’innovation est progressivement devenue un axe identifié de la stratégie touristique nationale.
Pour autant, la technologie reste encore principalement considérée comme un outil permettant d’améliorer l’expérience du voyageur. Intelligence artificielle pour personnaliser les services, gestion des données pour mieux comprendre les flux, applications pour faciliter les déplacements, outils numériques pour accompagner les professionnels : la technologie est pensée comme une infrastructure. La prochaine étape pourrait consister à la considérer également comme un élément d’attractivité. En d’autres termes, il ne s’agirait plus seulement d’utiliser la technologie pour attirer et mieux accueillir les visiteurs, mais d’attirer des visiteurs parce que la technologie est présente sur le territoire.
Paris constitue sans doute le laboratoire le plus évident de cette évolution. La capitale française est devenue l’un des grands rendez-vous internationaux de l’innovation grâce à VivaTech, qui attire chaque année startups, investisseurs, dirigeants de grands groupes et responsables politiques. Mais l’intérêt du phénomène ne se limite pas aux journées passées dans les allées du salon. Les visiteurs internationaux qui viennent à Paris pour VivaTech cherchent également à découvrir ce qui se passe en dehors du parc des expositions. Station F, les campus universitaires, les incubateurs, les entreprises de la tech et les différents pôles de recherche deviennent autant de points d’intérêt pour des professionnels venus comprendre l’écosystème français.
Cette mécanique est particulièrement révélatrice. Le visiteur ne se déplace plus uniquement pour assister à un événement ; il utilise l’événement comme une porte d’entrée vers un territoire économique. VivaTech devient ainsi, au-delà de sa fonction de salon, une forme de hub touristique professionnel. Les participants viennent à Paris pour les conférences et les rencontres, mais prolongent leur déplacement pour explorer l’environnement qui produit les innovations dont ils sont venus discuter.
C’est sans doute ici que se situe l’une des opportunités les plus intéressantes pour le MICE français. Les destinations pourraient davantage intégrer leurs écosystèmes économiques dans leur offre de promotion. Plutôt que de présenter séparément le bureau des congrès, les infrastructures hôtelières et les pôles d’excellence économique, elles pourraient construire une proposition unique. Organiser un événement à Paris pourrait signifier accéder à l’écosystème européen de l’intelligence artificielle. Organiser un séminaire à Toulouse pourrait donner l’occasion de découvrir l’industrie aéronautique et spatiale. Un congrès à Grenoble pourrait être prolongé par une immersion dans la recherche scientifique et les technologies de pointe. À Lyon, les sciences de la vie et les biotechnologies pourraient devenir une partie intégrante de l’expérience proposée aux participants.
Le potentiel est considérable parce que ces territoires disposent déjà de ce que Los Angeles cherche aujourd’hui à mettre en scène : des preuves concrètes de l’innovation. Il ne reste plus qu’à les rendre accessibles, compréhensibles et désirables pour des visiteurs.
Du tourisme industriel à l’immersion technologique
Le développement du Tech Tourism peut également être interprété comme une évolution du tourisme industriel. Pendant des décennies, les visiteurs ont été invités à découvrir les lieux de production : usines automobiles, sites agroalimentaires, caves, ateliers d’artisans ou manufactures. La démarche consistait à montrer comment les choses étaient fabriquées. Le Tech Tourism propose une version contemporaine de cette même logique. Il ne s’agit plus seulement d’entrer dans une usine, mais de comprendre comment se construit le monde qui vient.
Une visite d’un centre de recherche, d’un campus de startups ou d’une entreprise spécialisée dans la robotique peut produire aujourd’hui une fascination comparable à celle que suscitait autrefois la découverte des grandes installations industrielles. Le changement est cependant profond. L’usine était le symbole du monde moderne ; le laboratoire, le campus technologique ou le centre d’intelligence artificielle sont devenus les symboles du prochain monde.
Pour le tourisme d’affaires, cette dimension est particulièrement pertinente. Les participants à un séminaire ou à une convention ne recherchent pas uniquement une activité de détente. Ils peuvent également être intéressés par une expérience capable de nourrir leur réflexion professionnelle. Les entreprises parlent de plus en plus de learning expeditions, d’acculturation à l’innovation ou de transformation culturelle. Le déplacement professionnel devient alors un moyen de sortir les équipes de leur environnement habituel pour les confronter à de nouvelles pratiques.
Les destinations françaises disposent ici d’un avantage potentiel considérable. Elles peuvent associer une expertise économique forte à ce qui constitue déjà leur puissance touristique traditionnelle. Une learning expedition consacrée à l’intelligence artificielle à Paris peut se terminer dans un grand musée ou autour d’une expérience gastronomique. Une immersion dans l’industrie spatiale toulousaine peut être associée à la découverte d’un territoire dont l’identité culturelle est profondément différente. La technologie n’efface donc pas le patrimoine ou l’art de vivre. Elle leur ajoute une nouvelle couche.
Cette combinaison pourrait même répondre à l’un des défis majeurs du tourisme d’affaires : comment renouveler des destinations que les participants connaissent déjà. Les congressistes internationaux ont souvent visité Paris, Lyon ou Bordeaux à plusieurs reprises. Ils connaissent les monuments et les grands parcours touristiques. Leur proposer une nouvelle lecture de ces villes, à travers leurs écosystèmes économiques et technologiques, permettrait de créer une expérience inédite sans avoir à inventer une nouvelle destination.
Une nouvelle concurrence entre destinations
Le Tech Tourism pourrait ainsi devenir un nouvel élément de la compétition internationale entre destinations MICE. Pendant longtemps, les villes se sont affrontées sur la capacité de leurs infrastructures, leur accessibilité et leur offre hôtelière. Ces critères restent naturellement essentiels. Mais ils ne suffisent plus toujours à créer une préférence.
Dans un marché mondialisé, les grandes destinations disposent désormais d’équipements comparables. Les palais des congrès se modernisent. Les hôtels développent leurs espaces événementiels. Les liaisons internationales se multiplient. Les technologies facilitent la gestion des événements. La différenciation doit donc se déplacer vers des éléments plus difficiles à standardiser.
L’écosystème économique d’une destination en fait partie.
Une ville capable de donner accès à son industrie, à ses chercheurs, à ses entrepreneurs et à ses technologies possède un avantage que ses concurrentes ne peuvent pas reproduire facilement. Toulouse ne peut être remplacée par une autre ville lorsqu’un événement souhaite réellement comprendre l’industrie aéronautique européenne. Grenoble dispose de ressources spécifiques dans les technologies et la recherche. Sophia Antipolis possède sa propre identité numérique. Paris concentre un ensemble particulièrement dense d’acteurs de l’intelligence artificielle, de la finance, des startups et des grands groupes. Ces actifs pourraient demain être aussi importants dans le choix d’une destination que son offre culturelle.
L’enjeu sera alors de les transformer en véritables produits. Car un écosystème économique, aussi performant soit-il, ne devient pas spontanément une expérience touristique. Il faut créer des parcours, organiser les accès, sélectionner les interlocuteurs, construire des formats et rendre la technologie compréhensible à des publics qui ne sont pas tous des ingénieurs ou des chercheurs.
C’est probablement là que les bureaux des congrès et les acteurs du tourisme d’affaires ont un rôle à jouer. Leur métier consiste précisément à transformer les ressources d’un territoire en propositions destinées à des visiteurs. Demain, leur catalogue pourrait comporter, aux côtés des visites patrimoniales, des expériences gastronomiques et des activités de team building, de véritables programmes d’immersion dans l’économie et la technologie locale.
La visite d’une startup pourrait devenir une activité événementielle. Un échange avec un chercheur, une expérience immersive. Un laboratoire, un lieu de découverte. Une entreprise industrielle, un partenaire de programme.
La technologie comme raison de choisir une destination
La leçon de Los Angeles dépasse finalement la seule question du tourisme. La métropole californienne expérimente une nouvelle manière de raconter une ville. Plutôt que de présenter la technologie comme une couche invisible qui améliore l’expérience du visiteur, elle en fait une partie visible de son identité.
Cette stratégie pourrait avoir des conséquences bien au-delà de la Californie. À mesure que l’intelligence artificielle, la robotique, les technologies immersives et la mobilité autonome entrent dans la vie quotidienne, les voyageurs vont vouloir les expérimenter. Les entreprises, de leur côté, auront besoin de comprendre les transformations qui touchent leurs métiers. Les destinations capables de réunir ces deux attentes disposeront d’un nouvel avantage.
Pour le MICE, la technologie pourrait donc progressivement devenir un facteur de choix de la destination. Non pas parce qu’un palais des congrès possède un meilleur système numérique que son voisin, mais parce que le territoire dans lequel il se trouve permet aux participants de découvrir quelque chose d’unique.
C’est là toute la différence entre la technologie comme infrastructure et la technologie comme attraction. La première facilite le voyage, la seconde donne une raison de partir.
Los Angeles semble avoir compris cette distinction. Avec DATALAND, les véhicules autonomes, les nouveaux lieux immersifs, les infrastructures intelligentes et les expériences technologiques qui se multiplient à l’approche de LA28, la ville construit progressivement une destination où le futur est devenu une partie du programme.
La France possède, elle aussi, de nombreux morceaux de ce futur. Paris et son intelligence artificielle, Toulouse et le spatial, Grenoble et la deeptech, Lyon et les sciences de la vie, Sophia Antipolis et le numérique constituent autant d’écosystèmes capables d’enrichir une offre touristique et événementielle. Le véritable enjeu est désormais de savoir si les destinations françaises accepteront de les considérer comme de nouvelles attractions.
Car demain, le participant à un congrès ne demandera peut-être plus seulement : « Que peut-on visiter dans votre ville ? ». Il pourrait également demander : « Que peut-on y découvrir que nous ne verrons nulle part ailleurs ? »
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