Office sweet office

David Keller
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Publié le 15/05/2019
L’époque est aux mouvements symétriques : d’un côté, un nombre croissant de personnes qui travaillent à domicile, de l’autre, des entreprises dont les espaces de travail se veulent « comme à la maison »… Regard attendri sur la lune de miel du home et du job.

Amateur de bureau anthracite avec caisson assorti qui fait bam ! à chaque fois qu’on le referme après avoir sorti la facture B-1972/0228 que réclame M. Ménard ?... Il va falloir trouver un nouveau moyen d’assouvir vos penchants inavouables - un voyage en URSS ? Une nuit en garde à vue ? - car ce n’est plus sur votre lieu de travail que vous pourrez satisfaire votre appétit pour les 50 nuances de gris. Pourquoi ? Parce votre lieu de travail est dans votre salon. Ou encore : parce que votre lieu de travail veut ressembler à votre salon.

Le déplacement du bureau vers le domicile est une tendance actuelle lourde, qu’elle prenne la forme du télétravail, du travail à domicile (les 2 choses ne sont pas à confondre, on le verra plus loin) ou de la microentreprise.

Quant à l’organisation homelike (comme à la maison) des espaces de travail, si elle ne concerne qu’un nombre limité d’entreprises, elle risque de s’étendre rapidement, éventuellement sous une forme light, car les acteurs économiques qui ont opté pour ce type d’aménagement sont des leaders d’opinion : Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), start-up branchées, grands groupes à l’affût des dernières tendances du management. Oui, « du management », car c’est bien de cela qu’il s’agit : une nouvelle façon d’envisager le travail, bien au-delà d’une tendance déco.

Décollez immédiatement le sticker « Stop Pub ! » de votre boîte aux lettres : la lecture des catalogues peut s’avérer passionnante. Qu’il s’agisse de celui d’un professionnel du bureau tel Bruneau ou de celui d’un vendeur de meubles tel Maisons du Monde, leur consultation est édifiante : il faut ralentir le rythme du feuilletage et s’attarder sur les photos tant il est peu évident de distinguer au premier coup d’oeil certains espaces censés être professionnels d’un living-room, ou le contraire. Quant à celui d’Ikea, à côté des chapitres « Chambre & salle de bains » ou « Salle à manger & cuisine », on y trouve « Salon & espace de travail ». Comme une évidence…

 

➜ Le travail à côté de sa télé

À la fin de l’année 2018, on devait compter près de 300 000 créations de microentreprises, en augmentation de 13 % par rapport à 2017. Le doublement du plafond de revenu en deçà duquel le régime social simplifié s’applique, de 35 à 70 000 €, effectif depuis janvier dernier, n’y est pas pour rien. 

76 % des salariés français* déclarent ne pas avoir de possibilité de télétravail. Une autre façon de le dire : 1 employé sur 4 peut en bénéficier et tout porte à croire qu’il le fait.

D’ailleurs, la réforme du Code du travail de 2017 encadre juridiquement cette pratique, signe de son développement. Si on ajoute à ces 2 tendances le travail à domicile (cas également encadré par la Loi où le salarié travaille de façon habituelle de chez lui, dans le cas où son entreprise ne dispose pas de locaux dans sa ville par exemple), ça fait du monde. À la louche, pas loin de 9 millions de personnes travaillent au moins ponctuellement à leur domicile.

Concernant le télétravail, un élément central le rend possible : la confiance. C’est en cela que cette pratique relève d’une nouvelle façon de concevoir le travail et, en conséquence, le management.

 

Comme l’a récemment déclaré David Fullerton, l’un des dirigeants de Stack Exchange, une entreprise américaine qui a généralisé le home office : « Je ne sais pas combien d’heures chaque personne de mon équipe travaille. Et c’est très bien ainsi car ça me force à m’intéresser à l’essentiel : ce qu’ils ont accompli ».

 

Mais au-delà de cette sagesse managériale si magistralement exprimée, le télétravail augmente le temps de travail en éliminant le temps de trajet (64 min / jour pour un Français**, 84 min pour un Francilien***) et renforce la productivité.

À ce titre, l’étude du Pr Nicholas Bloom de l’université de Stanford est parlante : les salariés de la plus grosse agence de voyages chinoise ont travaillé 9 mois en télétravail puis, pendant la même durée, dans l’entreprise. Résultat : une productivité plus importante de 13 % pour la période télétravail.

Et ce n’est pas le seul avantage : l’immobilier du tertiaire est très onéreux à Shanghai, alors si le travail à domicile est si bien fait… Si l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle trouve à s’améliorer dans un système bénéfique à l’entreprise ; si, en d’autres termes, le télétravail relève du gagnant-gagnant, le phénomène a de beaux jours devant lui… Alors, forcément, les bureaux s’allègent, leur ligne s’épure pour s’intégrer harmonieusement au salon.

 

➜ Faites comme chez vous

L'été dernier, tout ce que la planète compte de happiness officers 5 étoiles s’est pressé à l’inauguration de l’Innovation Center de Steelcase, à Munich. Le leader de l’aménagement des espaces de travail a ouvert son hub européen avec l’objectif d’en faire un lieu stimulant la créativité. En parcourant les 14 000 m² du site, une réalité s’impose, un rien déconcertante : dans le bureau de 2018, le canapé est aussi indispensable que le fax en 1988. Alors que les espaces de circulation sont assimilables à ceux d’un centre commercial sans les boutiques ou d’un centre des congrès ultra-design, ceux dédiés au travail sont une ode au homelike. 

Dans ce domaine, le summum est atteint à San Francisco chez Airbnb : certains espaces sont une reconstitution de domiciles présents sur le site ! Quant aux collaborateurs, ils sont priés de personnaliser leur espace de travail, de les transformer en cocon intime où ils pourront « recevoir » leurs collègues comme on reçoit des amis chez soi…


C’est évident : les sites d’Airbnb et de Steelcase sont autant des locaux d’entreprise que des vitrines. Non pas des vitrines pour présenter les produits ou services de l’entreprise comme dans un showroom. Non : des vitrines présentant l’entreprise elle-même ou plutôt l’image qu’elle veut donner d’elle-même. On touche ici à la matrice essentielle du phénomène « comme à la maison ». On est homelike car on est cosy, créatif et cool. Cosy, créatif et cool pour les clients bien sûr, mais aussi et avant tout pour les collaborateurs actuels et à venir, ces jeunes talents qu’on veut attirer et conserver. Mais que vaut ce divan en nubuck ou ce tapis en poils de chèvre si le management se fait à la papa, hiérarchie doigt sur la couture et pointeuse à l’entrée ? Rien bien sûr, mais ce n’est pas grave : l’image.

Mais pour que l’image soit bonne, il faut qu’elle corresponde à une aspiration, une envie, un air du temps. 

On a pu donner à la génération Y - née après 1980, le nom peu flatteur de « génération vautrée »****… Alors, forcément, pour ces gaillards grandis au Stérogyl dès leur naissance, le canapé s’impose de lui-même. Pas uniquement pour glander, pour travailler aussi.