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Isabelle Cadéac : "une assistante au cœur du pouvoir"

David Keller
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Publié le 15/05/2019
Isabelle Cadéac démarre notre entretien par : « Les agents de l’État ne peuvent pas parler du fonctionnement de l’Institution pour laquelle ils travaillent ». On sent bien que ce n’est pas trop la peine d’insister et, à vrai dire, on accepte de bon gré cette réserve toute républicaine car…

Isabelle ne travaille pas comme rond-de-cuir pour une obscure antenne périurbaine de la Sécu ; elle n’est pas davantage gratte-papier dans le placard douillet d’un rectorat de province. Non, Isabelle exerce ses fonctions au coeur du pouvoir législatif de la France : l’Assemblée nationale. « Assistante à l’Assemblée nationale ». Comme Mme Fillon ? Non, pas comme Mme Fillon : 

« Je ne suis pas assistante parlementaire. Les assistants parlementaires sont les collaborateurs d’un parlementaire rémunérés par ce parlementaire. Moi, je suis fonctionnaire de l’Assemblée nationale. »

Assistante de direction et de gestion de l’Assemblée nationale, pour reprendre la terminologie officielle qu’on retrouve en intitulé du concours externe qui est chargé de les sélectionner.

 

C’est en 2006 qu’Isabelle décide de tenter sa chance : « Après 10 ans d’assistance de direction au sein d’une association de recherche adossée à l’École des Arts et Métiers, j’étais donc en recherche. Par hasard, sur un site internet dédié aux assistant(e)s, j’ai vu l’annonce du concours. (N.D.L.R. : annonce publiée sur le site assistanteplus.fr). Le prestige de l’Institution a produit son effet, d’autant que mes études de droit m’y avaient rendu sensible. Et puis, 25 postes étaient à pourvoir. Je me suis dit : c’est jouable. ». 
Isabelle est modeste car, après vérification, si 33 candidats ont finalement été admis, ils étaient 2 192 à concourir.

 

➜ finalités

« J’étais sur la liste complémentaire. Je n’ai intégré l’Assemblée nationale qu’en 2009 ». Trois longues années où, à côté de son travail, elle trompe le temps et occupe son esprit en reprenant des études de Lettres qu’elle boucle par un mastère. Trois longues années durant lesquelles sa vie de Parisienne la mène régulièrement aux abords de la place de la Concorde où les 12 colonnes de la façade nord de la vénérable Institution semblent lui faire d’ironiques oeillades, lui promettant un rendez-vous pour des calendes aussi grecques que le tympan sculpté qui les surplombe.

Puis soudainement le temps s’accélère : on lui annonce que la place est libre et elle se retrouve en poste 6 semaines plus tard, démission de l’ex-job incluse. On ne fait pas attendre Marianne. « Finalement, cette attente m’a préparée psychologiquement. » Alors son arrivée à l’Assemblée se passe en douceur, sans appréhension particulière. « Bien sûr, entrer dans le bâtiment pour la 1re fois, c’est impressionnant… Mais, à vrai dire, ça l’est presque tout autant chaque matin depuis bientôt 10 ans ».

Le dépaysement fut d’autant plus relatif que les tâches qui lui sont confiées sont très proches de celles de l’assistante de direction qu’elle fut durant des années. Parmi les 172 assistantes et assistants (ils sont 28 % d’hommes) que compte l’Assemblée, 15 % travaillent aux services communs (RH et systèmes d’information), 34 % dans les services administratifs ; comme les 51 % restants, Isabelle est affectée dans les services législatifs.
Son travail in fine consiste donc à faciliter le travail des députés : « Dès mes 1ers contacts avec eux, ils m’ont fait penser aux chercheurs que je côtoyais professionnellement. Dans les 2 cas, ils exercent une profession intellectuelle. La finalité de leur travail n’est pas la production de biens ou de services ».

 

➜ Neutralité

Une caractéristique fondamentale, et, pour Isabelle, l’un des avantages principaux de sa situation : 

« Nos moments de stress existent, mais ils sont liés à des périodes particulières d’activité intense sur lesquelles nous avons un contrôle… Mais la pression, la vraie pression, liée aux impératifs économiques, bien sûr, nous ne la subissons pas. C’est un luxe énorme ». 

Une des raisons, vraisemblablement, qui sont à l’origine de conditions de travail agréables dans ce petit village de 1 300 personnes. Mais ce qu’elle place en tête de ses privilèges est d’un autre ordre : « Chaque jour, j’apprends quelque chose. Et en fonction des postes qu’on occupe on voit sous un autre angle le travail d’accouchement d’une loi ou de contrôle du gouvernement ».

En fonction des postes ? « On doit changer d’affectation tous les sept ou huit ans, mais on émet des voeux à chaque fin d’année. » Et on émet celui de n’en pas changer quand on s’y plaît… Pour sa part, Isabelle n’en est qu’à son 2e poste : « J’ai débuté comme secrétaire de la Commission des finances, puis, l’an dernier, j’ai été affectée au secrétariat particulier de l’un des vice-présidents de l’Assemblée. Ma hiérarchie est donc double : je dépends des services de la présidence de l’Assemblée nationale mais mon donneur d’ordres au quotidien est le vice-président pour lequel je travaille ès fonctions ». Autant de précautions qui ont à voir avec le principe essentiel de neutralité des fonctionnaires. Ce vice-président s’appelle Hugues Renson et il est élu LREM. Mais pour Isabelle, il est - il ne doit être - qu’un vice-président. « Si on passe le concours, on accepte cette neutralité politique et on fait avec, sinon on démissionne ».

Quand elle parle de son métier, l’auditoire est généralement impressionné : « Il y a quelque chose de magique dans cette institution. Sénat, ministère, je ne suis pas sûr que ces termes produisent le même effet. En plus, le lieu est visualisé. D’ailleurs, on n’imagine même pas que je pourrais très bien travailler dans d’autres bureaux de l’Assemblée. »
Parfois la méconnaissance des institutions point au bout d’un émerveillement sincère : « Mais tu dois vivre des choses extraordinaires… Tu vois souvent le président de la République ? » Ou, de temps en temps, un enthousiasme républicain un peu tiède : « Mais alors est-ce qu’ils travaillent ? Parce que je les vois souvent dormir à la télé. »

 

➜ Joutes ( rhétoriques )

Alors, est-ce qu’ils travaillent (vraiment) ? « Oui, ils travaillent beaucoup, mais en plus il y a la dureté de la vie politique… Je suis encore traumatisée par la 1re séance de questions au Gouvernement à laquelle j’ai assisté. Comme tout le monde, je ne connaissais que sa version télévisée avec le filtre des micros. Je me demandais comment ministres et députés pouvaient s’entendre. J’ai été choquée ». Tout un métier.