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Assistanat : "Les emplois à faible valeur ajoutée vont disparaitre"

Publié le 12/03/2019
Le sociologue François Granier fait une analyse prospective des métiers de l'assistanat. Dans un futur proche, ils seront qualifiés et en front office, en support à des donneurs d'ordre nomades... ou ne seront plus.

Assistant(e) Plus : Vous avez consacré votre thèse puis 2 livres sur les assistantes. Pour quelle raison ? 

François Granier : J'ai toujours été frappé par l'asymétrie entre le nombre d'assistantes et la rareté des études qui leur sont consacrées. Il existe même de la littérature sur les commissaires-priseurs qui sont quelques dizaines, alors que la dernière étude un peu sérieuse sur les assistantes a plus de 20 ans. Certainement parce qu'il s'agit d'une population floue, malaisée à identifier. 

 

Assistant(e) Plus : Justement. Comment la définissez-vous ?

François Granier : Je considère comme assistante toute personne placée auprès d'une personne (ou d'un groupe de personnes) donneuse d'ordre qui contribue à créer de la valeur ajoutée en aidant cette personne à remplir sa mission. Les frontières de cette définition, c'est l'autonomie : l'assistante est-elle seulement délégataire d'une mission qui lui a été confiée ou bien peut-elle prendre l'initiative et n'en rendre compte qu'après coup ? Si les tâches en autonomie sont en proportion plus importantes qu'en subordination, on sort de ma définition. 

 

Assistant(e) Plus : Evolue-t-on vers davantage d'autonomie ? 

François Granier : Il y a un double phénomène qui engendre une dualisation des emplois : d'une part des emplois qui se font de plus en plus autonomes et d'autres où la définition des tâches est très restrictive, avec des dispositifs numériques très contraignants. Cette dualisation va aller croissant jusqu'à former 2 grands pôles : le pôle d'autonomie et le pôle de sujétion à des directives mécanistes où l'activité est taylorisée, "chosifiée". Dès lors, l'enjeu est le suivant : comment, dans les 4 ou 5 ans à venir, celles qui ne veulent pas entrer dans la catégorie de sujétion vont pouvoir faire valoir leur volonté d'autonomie.  

 

Assistant(e) Plus : Peut-on distinguer une tendance plus ou moins marquée à l'autonomisation des assistants en fonction de la taille de l'entreprise ? 

François Granier : Non, c'est la logique d'organisation, culture managériale qui est déterminante. Soit l'assistante est considérée comme un instrument qui facilite ou comme une personne qui, par sa formation, son expérience, va pouvoir produire de la valeur ajoutée en propre. Soit une coopération très normée, soit une collaboration décloisonnée avec comme objectif en vue l'accomplissement du projet et un questionnement permanent : qui peut y contribuer ? 
Dans un gros projet d'aménagement du territoire, par exemple, il va y avoir des géographes, des ingénieurs, des démographes, des agronomes, des comptables, des sociologues, des financiers et quelques assistantes. En fonction des question posées untel ou untel est sollicité pour son point de vue d'expert et on met en débat sa réponse pour voir en quoi cet avis est pertinent par rapport à l'objectif final. Et à un moment, c'est l'assistante qui prend la parole pour dire : "Attention ! Là, en vertu du Code des marchés, je vous rappelle que...".
Si on ne laisse pas cette autonomie se déployer, le projet se prive d'une valeur ajoutée qui peut s'avérer déterminante : sans elle, le projet sera retoqué par des riverains qui seront confirmés par le tribunal administratif. Tout le travail est annulé ca on n'a pas entendu ou donné la parole. Le chef de projet, à chaque étape, sans tenir compte du statut ou de la rémunération, doit se demander qui est ex situ d'apporter la valeur ajoutée nécessaire. 

 

Assistant(e) Plus : Quelles sont les conséquences possibles de cette dualisation des emplois ? 

François Granier : Les emplois à faible valeur ajoutée vont disparaître : soit ils seront externalisés vers des pays où les charges salariales sont moindres (c'est le cas des plates-formes téléphoniques), soit ils seront automatisés (comme pour l'encaissement des chèques). Si l'assistante peut faire valoir sa capacité à produire de la valeur ajoutée, elle sera déplacée au sein de l'entreprise : elle ne perdra pas son emploi. Mais si elle reste sur ses activités, elle prend le risque de voir le coeur même de son activité disparaitre. L'autre pôle se verra confier des responsabilités, de l'autonomie, du travail ayant du sens. 

 

Assistant(e) Plus : La taylorisation de certaines tâches répond à des motivations économiques. Quel phénomène principal est à la base de l'autonomisation des assistantes ? 

François Granier : Depuis la fin des années 90, on assiste à une révolution organisationnelle du monde du travail. D'une logique fonctionnelle néotayloriste où il fallait produire un bien ou un service, on est passé ou revenu à une sorte d'artisanat : le client doit être écouté et on doit lui apporter une offre qui corresponde à ses attentes (qui sont très différenciées). 
Aujourd'hui, on peut personnaliser son timbre en y mettant sa tête par exemple à la place de celle de Marianne en quelques clics sur internet. Nous sommes dans une économie servicielle, une économie du sur-mesure, du client roi auprès de qui le cadre doit se tenir. De là, une tendance lourde à la nomadisation des cadres qui doivent être au contact du client. Pendant ce temps, qui garde la maison ? Les assistantes. 
Il y a les techniciens debout - les cadres nomades - et les techniciens assis qu'on peut joindre par téléphone ou par mail : les assistantes transformées en agents technico-commerciales à l'écoute, en front office, du client ou du futur client. De là, apparaissent de nouvelles tâches adaptées à cette situation : la gestion des foires aux questions sur le site de l'entreprise, du community management... La valeur ajoutée de ces postes est considérable et mesurable, le contrôleur de gestion en a conscience. Mais ça ne suffira pas pour améliorer le traitement salarial des assistantes : il faudra en plus une action collective.